<![CDATA[Le blog d'une case en moins - Nos lectures]]>Wed, 18 Nov 2015 18:32:41 +0100Weebly<![CDATA["Le Papyrus de César" - Astérix #36 par Ferri et Conrad]]>Fri, 23 Oct 2015 00:28:17 GMThttp://unecaseenmoins.weebly.com/nos-lectures/le-papyrus-de-cesar-asterix-36-par-ferri-et-conrad

Rédacteur : Phil.B
Photo© Ferri / Conrad / Albert René - 2015
César est en pleine rédaction de ses "Commentaires sur la Guerre des Gaules", ou en tout cas, ses "numides-scribes" s'en chargent pour lui. Mais que faire de ce chapitre embarrassant, cet épisode honteux de l'occupation gauloise, celle qui, si elle arrivait aux oreilles des sénateurs, causerait l'humiliation et la disgrâce de César, ce passage concernant un certain village d'irréductibles en Bretagne armoricaine ? L'éditeur-conseiller de l'Empereur a la solution : le mensonge par omission. Ce papyrus compromettant doit disparaître.. Mais c'était sans compter sur un grand colporteur de nouvelles lutécien, Doublepolémix, qui a réussi à s'en procurer une copie.

Le deuxième album du nouveau duo en charge d'Astérix, Jean-Yves Ferri et Didier Conrad, qui, soit dit en passant, est la meilleure chose qui pouvait arriver au petit gaulois depuis la mort de papa René, se lance sur une grande idée. En effet, la "Guerre des Gaules" du père Jules n'avait été que très très succinctement abordée par les albums précédents, sous forme d'allusions rapides. S'en servir de base pour une aventure entière tenait de l'évidence même. 

Sur la tenue du scénario, rien à dire : cet excellent postulat de départ est tenu de bout en bout, même si certains aspects sont proprement invraisemblables et assez décevants ; mais allez chercher de la vraisemblance dans l'histoire d'un gros guerrier roux à tresses qui a une force surhumaine parce-qu'il-est-tombé-dans-la-potion-magique-quand-il-était-petit... La critique des médias et de la liberté de la presse est parfaitement lisible et n'aurait pas été reniée par Goscinny, eût-il connu notre début de siècle. Ce qu'on attend dans un scénario d'Astérix, en revanche, c'est le second degré, les anachronismes, les calembours, l'exactitude du timing comique... Tout cela était présent dans Astérix chez les pictes, premier album du duo, qui tirait assez honorablement parti de la banque de clichés qu'offrait le peuple écossais, à l'instar des bretons, des espagnols ou des corses à la grande époque.

Ici, on sent Ferri nettement moins à l'aise dans l'exercice de l'album "domestique" (celui où les héros ne quittent pas le village, ou presque). Check list : 
Second degré : moyen.
Anachronismes : ouais, bon, quelques allusions aux réseaux sociaux plus ou moins réussies et pas forcément évidentes. Calembours : Pfrrttt... 
Timing comique : tentatives de comique de répétition ; des répliques où l'on cherche les jeux de mots, sans quoi on se demande ce qu'elles veulent dire... 
En conséquence, si le fond est inattaquable et remarquablement bien mené, la forme, en revanche, est en dessous des prétentions d'un album d'Astérix.

Il convient de saluer, dans la colonne des "plus", le remarquable travail graphique du dessinateur. Sans l'imiter bêtement, Conrad s'approprie l'univers graphique d'Uderzo en présentant des personnages et des décors fidèles au style qu'on leur connaissait, mais avec la signature subtile du coup de crayon de Bob Marone. Le résultat est en tout point convaincant. 

Soyons clair : cet album, et c'est devenu un cliché de le dire, vole largement au-dessus des derniers tomes commis par Uderzo. Cela suffit-il pour satisfaire les vrais amateurs qui comptaient sur cette seconde vie pour retrouver un peu la jeunesse de leurs héros ? 

À chacun de se faire son opinion. Et pour cela il faut le lire. 

Photo
© Ferri / Conrad / Albert René - 2015
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<![CDATA[Tempête au haras - Jeremie Moreau et Chris Donner]]>Thu, 22 Oct 2015 00:34:40 GMThttp://unecaseenmoins.weebly.com/nos-lectures/tempete-au-haras-jeremie-moreau-et-chris-donner

Rédacteur : Phil.B
Photo© Moreau / Donner / Rue de Sèvres - 2015
Jean-Philippe et Tempête sont nés le même jour à la même heure. Jean-Philippe est le fils d'un éleveur de chevaux pour le compte d'un riche polonais, Tempête est une pouliche. Très vite on comprend que cette coincidence de naissances n'est pas le seul lien qui les unit. 

Fidèle à la tradition familiale et transporté par son affection pour "sa" pouliche, Jean-Philippe en est plus persuadé d'année en année : il sera jockey. Un soir de gros orage, l'inondation menace et Jean-Philippe court vérifier que sa pouliche est en sécurité. Affolée et incontrôlable, Tempête blesse gravement son jeune maître. 

Adaptation à quatre mains du roman de Chris Donner (Ecole des Loisirs), ce récit est somme toute des plus classiques, ayant recours aux ficelles bien connues de tout bon drame qui se respecte : une jeunesse brisée, un rêve tué dans l'œuf, des vautours à l'ambition démesurée à qui il va falloir donner une leçon... Comme toujours, ce qui fait la différence est la mise en forme. Ici, l'histoire est mise en image de façon majestueuse par le toujours surprenant Jeremie Moreau, qui nous gratifie depuis Le Singe de Hartlepool (sc. Lupano) d'un graphisme tout en subtilité et sensibilité. Formé au dessin animé, son savoir faire déborde dans les scènes de courses à la vitesse effrénée. En tant que coloriste, ses choix sont toujours justes, et alternent noirceurs inquiétantes des orages et blancs diaphanes des paysages neigeux, au rythme des humeurs du héros. 

Résolument optimiste, cette histoire réserve des surprises qui donnent à la sombre destinée du petit Jean-Philippe une lumière inattendue. Il laisse le lecteur à ses réflexions sur la fatalité, le courage, la gloire à tout prix et le triomphe modeste. Classique, nous l'avons déjà dit. Mais en ces temps moroses et froids, une chouette histoire qui réchauffe le cœur et l'âme est toujours bonne à prendre. 

Photo
© Moreau / Donner / Rue de Sèvres - 2015
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<![CDATA[Coup de ❤️ : "Zaï zaï zaï zaï", le road movie de Fabcaro]]>Tue, 20 Oct 2015 11:53:21 GMThttp://unecaseenmoins.weebly.com/nos-lectures/coup-de-zai-zai-zai-zai-le-road-movie-de-fabcaro

Rédacteur : Phil.B
Photo© Fabcaro / Six pieds sous terre - 2015
Tout commence quand Fab, le héros, se fait pincer dans un supermarché : il a laissé sa carte du magasin dans son autre pantalon. Indignation légitime des autres clients. Quand il dégaine son poireau contre les vigiles, la tragédie est à son comble, et inévitablement, l'incident fait la une de la presse du lendemain. 

Philippe Geluck, le créateur du Chat, n'a pas mâché ses mots au sujet de ce petit album à la couverture sobre et au titre énigmatique : un "choc" telle la rencontre avec les Monty Python, Woody Allen et Ricky Gervais. 

Fabcaro, scénariste qui s'est déjà fait remarquer avec Z comme Don Diego et Mars (dessin de Fabrice Erre), et pour la reprise d'Achille Talon (dessin de Serge Carrère), est aussi dessinateur de ses propres histoires, dont certaines totalement iconoclastes (à lire, notamment : les aventures de Paraplejack, premier héros en fauteuil roulant... tout un programme). Avec Zaï zaï zaï zaï, Fabcaro nous gratifie d'un véritable petit bijou d'humour absurde que les anglais affectionnent particulièrement. La comparaison est particulièrement pertinente avec les Monty Python, eux qui excellaient dans l'art de pousser un point de départ décalé et absurdissime à son extrême limite. On a droit avec cet album à un épisode du "Flying Circus" sur une soixantaine de planches, écrites au cordeau et dessinées avec ce style semi-réaliste qui ne fait qu'accentuer le décalage. 

Absolument tout, dans cet album, est pesé, mesuré, rythmé pour amplifier l'effet comique, lequel effet ne contribue qu'à appuyer la critique sous-jascente de la société des média, le traitement de l'information, et la manipulation de l'opinion publique. Fabcaro réussit un tour de force dont il est dommage de se priver.

13 euros chez Six Pieds sous terre.

Photo
© Fabcaro / 6 pieds sous terre - 2015. Visuel visible sur le site de l'éditeur.
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<![CDATA["L'essai" - Nicolas Debon]]>Tue, 21 Jul 2015 23:46:43 GMThttp://unecaseenmoins.weebly.com/nos-lectures/lessai-nicolas-debon

Rédacteur : Phil.B
Photo© Debon / Dargaud, 2015
"L’essai" est inspiré de faits historiques méconnus : la création de colonies communistes en France au début du XXème siècle. Le principe en est simple : dans une France chamboulée par la révolution industrielle, des anarchistes ont voulu créer de toutes pièces des colonies expérimentales où les membres vivraient en harmonie, paix et sérénité et selon des principes d’autarcie et d’absence totale d’autorité. 

C’est ce que Fortuné Henry a voulu faire en arrivant à Aiglemont, petit village ardennais, en 1903. Ce parisien, dégoûté par la société après l’exécution capitale de son jeune frère terroriste anarchiste, a acheté pour une bouchée de pain une clairière immense avec tout le confort nécessaire (bois, sources, terres cultivables), et a commencé, seul, à l’aménager. Peu à peu, des sympathisants se sont joints à lui, et en moins d’un an des constructions de plus en plus élaborées se sont construites : habitations, écuries, poulaillers… D’abord décontenancés par ce personnage singulier et ses compagnons, les habitants des villages alentours se sont pris de curiosité pour cette petite communauté qui, contre toute attente, semblait plutôt prospère avec ses cultures florissantes, ses beaux animaux de ferme, et surtout sa philosophie de vie tellement fascinante et sujette à débats. 

L’histoire rappelle évidemment les utopies littéraires socialistes comme celles de Saint Simon ou de Thomas More, sans oublier celles, plus récentes, à la mode en Amérique au tournant du XXème siècle (Edward Bellamy, William Morris…). Sauf que « L’Essai », du nom de la colonie, portant dans son nom tout le côté expérimental de la chose, fut bel et bien une tentative pratique et concrète des principes communistes anarchistes, afin de démontrer le bien-fondé de leurs idéaux. Raconté en focalisation interne par Fortuné lui-même, le récit de Nicolas Debon, sans faille, est rythmé et bien documenté grâce à des sources de première main provenant des archives d’Aiglemont. Il a le mérite, en ce début de XXIème siècle fort perturbé, de mettre en perspective nos interrogations en rappelant que nos aïeux, au début d’un autre siècle, se posaient exactement les mêmes. Riche en réflexions et en débats mis en scène, le scénario n’est aucunement partisan et se contente de montrer pourquoi ça marche, et, finalement, pourquoi ça ne marche pas. 

Le dessin de Debon déroute au premier abord, de par ses personnages un peu raides et la nature faussement naïve du trait. Le découpage et le rythme maintenu (à défaut de soutenu) du récit ne manque pas d’emporter l’adhésion, tout comme les couleurs directes en plein accord avec le graphisme, volontairement déroutantes et appliquées nerveusement à coups de crayon. 

Ce One-shot de l’excellente collection « Long Courrier » chez Dargaud est une fort agréable lecture, même au-delà de son intérêt historique indéniable. 

Photo
© Debon / Dargaud - 2015
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<![CDATA["Le Monde du dessous" : Tronchet & Sibran]]>Tue, 26 May 2015 19:45:34 GMThttp://unecaseenmoins.weebly.com/nos-lectures/le-monde-du-dessous-tronchet-sibran

Rédacteur : Phil.B
Photo© Tronchet / Sibran / Casterman - 2015
« Le Monde du Dessous » est le deuxième album de Didier Tronchet sur l’Amérique latine, lui qui a vécu avec femme et enfant pendant 3 ans en Equateur. Dans « Vertiges de Quito » (à lire d’urgence), il raconte sa vie dans cette ville surréaliste et fascinante, ainsi que les problématiques écologiques auxquelles les indigènes sont confrontés. Avec « Le Monde du Dessous », adaptation du roman d’Anne Sibran « Dans la montagne d’Argent », on sort du récit vécu pour se plonger dans les années 60, où le petit héros de l’histoire, Agustin, se voit confronté au quotidien de son père de cœur (à défaut de biologique) : il est mineur dans les mines d’argent de Potosi, en Bolivie. 

À travers le regard et les paroles de cet enfant que l’on va suivre jusqu’à son adolescence, le lecteur entre de plain pied dans le folklore, les superstitions, les croyances, les légendes avec lesquels les boliviens vivent quotidiennement. C’est ainsi qu’un diable au sexe dressé ("l’Oncle") se retrouve mêlé à la destinée parfois tragique des mineurs de la montagne d’argent, ou que notre héros entame une discussion fascinante avec une princesse inca figée dans la glace depuis 500 ans, ou encore qu’une poupée de chiffon et de restes de cochon d’inde est chargée de finir l’œuvre du papa décédé dans la mine, pour qu’il puisse malgré tout accéder au paradis.

Le récit, raconté à la première personne par la voix d’Agustin, et accompagné de quelques rares dialogues en espagnol, transpire d’authenticité et de respect envers ce peuple, son histoire, sa spiritualité. On est pris aux tripes par la vision du monde de ce jeune garçon, vision que l’on imagine (ou espère) représentative de la population entière, du moins il y a 50 ans. Sans être naïf pour deux sous, le propos progresse, au fil des pages, vers une critique et une dénonciation géopolitique, sans jamais perdre la forme qui le rend si particulier, faite de métaphores religieuses et spirituelles. 

Visuellement, Tronchet reste fidèle à ce trait faussement grossier et anguleux qui le rend reconnaissable entre mille, et nous gratifie de ses ambiances colorées totalement homogènes et cohérentes qui sont aussi sa marque de fabrique. On est même bluffé par quelques planches tout-à-fait vertigineuses. Tronchet illustre parfaitement le récit d’Anne Sibran, ne laisse aucun répit au lecteur, et tente gentiment de le perdre entre vision onirique et dure réalité.

En conclusion, « Le Monde du Dessous » vaut largement le détour et fait partie de ces albums qui laissent une drôle d’impression en le refermant, celle d’avoir une vision du monde sensiblement différente, et qui donne à réfléchir. 


Photo
© Tronchet / Sibran / Casterman - 2015
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<![CDATA["Le Reste du Monde" - Jean-Christophe Chauzy]]>Thu, 14 May 2015 17:00:49 GMThttp://unecaseenmoins.weebly.com/nos-lectures/le-reste-du-monde-jean-christophe-chauzy

Rédacteur : Philippe Cirta
Photo© Chauzy / Casterman 2015
Je ne connaissais pas vraiment Jean-Christophe Chauzy avant de découvrir et d’apprécier (beaucoup) son nouvel album «Le reste du monde» paru chez Casterman.

Lorsque mes yeux se sont posés sur la couverture, soignée, de sa dernière BD, ma première réaction n’a pas été très positive. La lecture de quelques pages choisies au hasard ne m’a pas enthousiasmé même si, je dois bien le reconnaître, « quelque chose » m’a immédiatement accroché… J’ai donc persisté et entrepris une lecture complète, sans a priori et sans attente particulière.

Résumons tout d’abord cette histoire qui commence sur le rythme lent d’une fin de vacances d’été à la montagne pour Marie, une enseignante à la quarantaine pas très fringante, récemment « plaquée » par son mari pour une femme plus jeune qu’elle. Marie vient donc de passer seule avec ses deux jeunes fils un mois d’août écrasé de chaleur et notre petit monde s’apprête à quitter les Pyrénées pour rentrer à Paris. Après avoir confié ses deux lascars à des amis dans un village proche, Marie se prépare une fin de journée consacrée au nettoyage et au rangement du chalet. La perspective d’une soirée tranquille, sans gosses, ne semble pas dérider Marie qui rumine de sombres rancœurs tout en accomplissant ses tâches ménagères. 

Des choses étranges arrivent peu à peu, des animaux affolés, des mouches collantes, le réseau téléphonique qui lâche. Le ciel devient d’une noirceur d’encre traversée d’éclairs fantastiques et un orage d’une violence inouïe se déclenche. Des trombes d’eau se déversent, un vent terrible emporte tout puis la terre se met à trembler fortement, très fortement. Une partie du toit s’effondre, Marie est blessée et perd connaissance. Lorsqu’elle reprend enfin conscience, elle découvre un paysage dévasté, post-apocalyptique.

Le téléphone ne fonctionne toujours pas et Marie prend son courage à deux mains pour aller à la recherche de ses enfants. En chemin nous découvrons avec elle une nature ravagée, arbres arrachés, routes coupées, cadavres d’animaux… 

Le village est atteint et Marie découvre l’étendue des dégâts ainsi que les premières victimes. Sourde aux appels à l’aide, elle se précipite dans la maison de ses amis et finit par retrouver ses enfants, non sans mal. La petite famille, désormais renforcée par Plutarque, un bon gros toutou style nounours mais avec option défense, se met en route pour sortir de ce fonds de vallée coupé du monde et quitter ces lieux de désolation.

Le décor est planté, bouleversé. Les paysages sauvages des Pyrénées sont ravagés, les corps sont meurtris et plus encore les âmes qui retrouvent vite de l’animalité pour pouvoir survivre. Les rapports humains ne sont pas roses en situation d’urgence….

J’ai été très agréablement surpris par ce récit catastrophe qui ne reprend pas les poncifs habituels ; ici, pas de zombies affamés, pas de trains qui déraillent ou d’avions qui s’écrasent, les héros sont des gens ordinaires qui se retrouvent confrontés à une situation extraordinaire. Les personnages sont crédibles, le récit est rythmé, parfois violent, puis les choses se calment, l’attente s’installe, l’atmosphère devient étouffante, angoissante. Nous croisons des héros, Marie en est une, admirable dans la recherche de ses enfants, prête à tout pour les sortir de cette mauvaise passe. Nous croisons aussi des lâches, quelques salauds…

Le scénario est une réussite bluffante et cette histoire à grand spectacle, mais « à la française », tient toutes ses promesses. Il alterne la violence, celle des éléments déchaînés mais aussi celle des hommes dans leur lutte pour la survie, puis l’angoisse, celle de l’avenir qui n’est plus qu’à très court terme. L’espoir reste présent, ce qui permet à Marie de continuer à avancer et à faire ce qu’il faut pour sortir de cette vallée du bout du monde et trouver les secours.

J’ai en quelque sorte découvert, ou plutôt redécouvert, le dessin si spécifique de Jean-Christophe Chauzy qui m’a un peu dérouté. Mais la surprise passée, il faut bien reconnaître le talent de l’auteur et la parfaite osmose entre scénario et dessin.

Le trait est d’une relative imprécision et les couleurs sont parfois fades, parfois agressives, c’est dérangeant par moments mais le résultat est là, réussi. Les cent et quelques pages de l’album égrènent l’histoire très agréablement et je me suis senti vraiment accroché par ce récit. J'avoue que certaines cases sont pour moi quasi « irregardables » mais c’est probablement voulu, notamment le passage du cauchemar « marital » dans des tons rouge et orange.

Certaines grandes cases sont tout simplement magnifiques et nous montrent les paysages grandioses des Pyrénées. Les personnages ont des physiques de Monsieur et Madame Tout-le-Monde, certains sont peu engageants, notamment Marie qui n’est pas souvent à son avantage. On croise des visages résignés, douloureux et aussi de sacrées trognes déformées par la rage et la haine. Tout cela sent le vrai et les émotions se révèlent, tout simplement.  

« Le reste du Monde » est une très belle découverte qui m’a révélé Jean-Christophe Chauzy. Eh oui, il était temps !

Je ne peux que vous engager à affronter vous-aussi le typhon en compagnie de Marie et de ses enfants. Vous serez tenu en haleine et attendrez avec impatience la suite de ce beau récit de Jean-Christophe Chauzy. 

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<![CDATA[Izunas, T.2 - Tenuta, letizia et Lupattelli]]>Thu, 23 Apr 2015 19:19:46 GMThttp://unecaseenmoins.weebly.com/nos-lectures/izunas-t2-tenuta-letizia-et-lupatelli

Rédacteur : Philippe Cirta
Photo© Tenuta, Letizia, Lupattelli - Humanos, 2015
A l’occasion de la sortie chez Les Humanoïdes Associés du deuxième et dernier tome d’Izunas il me paraît indispensable de vous parler de cette série fille de la fameuse Légende des Nuées Ecarlates de Saverio Tenuta

Sans revenir sur le thème de ces deux séries, rappelons que nous naviguons dans un univers fantastique nourri de légendes japonaises, peuplé de créatures extraordinaires, de génies et de démons, dans lequel le monde des hommes et celui des esprits se mêlent parfois.  

Le monde des esprits est caché à celui des hommes par le Kamigakushi, voile magique maintenu par les Kamis, les esprits de la nature. L’arbre sacré est protégé des esprits malfaisants, les Noggos, par les Izunas, loups blancs géants que l’on a découverts dès le premier tome de la Légende des Nuées Ecarlates. Après une nouvelle attaque des Noggos, l’arbre sacré donne naissance à une créature humaine, Aki, au lieu d’engendrer un nouveau loup géant. L’équilibre fragile entre les deux mondes serait-il compromis par cette « abomination » qui semble bien être l’instrument des démons maléfiques ?

Devenue presque adulte, Aki va devoir prouver son innocence dans les funestes évènements survenus dans la forêt sacrée et affirmer son appartenance au clan des Izunas. Elle y sera aidée par Kenta, un loup blanc né presque en même temps qu’elle. Ils vont s’aventurer ensemble dans le monde des hommes en proie aux ravages de la guerre et aux manipulations des esprits mauvais.

Ce conte fantastique est mené de main de maître par Saverio Tenuta qui en a écrit le scénario avec l’aide d’un de ses élèves, Bruno Letizia, alors que Carita Lupattelli, une autre de ses disciples, en assure le dessin et la mise en couleurs.

Le scénario nous fait naviguer dans un univers extraordinaire où les créatures fantastiques côtoient les humains. Les guerriers sont puissants, les combats de samouraïs se succèdent et le sang coule en abondance. Le rêve et la poésie sont néanmoins présents, nous empruntons avec ravissement la passerelle qui mène du monde des esprits au nôtre. 

Le dessin de Carita Lupattelli est élégant, tout en précision et en finesse, et se rapproche de celui de Saverio Tenuta dans la Légende des Nuées Ecarlates. Il restitue parfaitement les mouvements et réussit à créer l’atmosphère fantastique du récit, aidé par des couleurs en aquarelle soignées et déjà bien maîtrisées. Le tout colle parfaitement à l’histoire concoctée par Saverio Tenuta.

Une marge de progression existe encore pour notre jeune dessinatrice et franchement un bel avenir lui est promis. On pourrait presque dire que sans égaler encore le maître Saverio Tenuta, l’élève Carita Lupattelli est déjà en train de le rattraper, et cela pour notre plus grand plaisir.  

Que rajouter de plus ? Nous sommes en présence d’une bien belle mini série qui se démarque des nombreux albums fantastiques par la richesse de son univers et l’élégance de son illustration. Ne la ratez pas !

A noter la sortie de l’intégrale de la série réunissant les deux albums dans un magnifique coffret aux couleurs flamboyantes.

Photo
© Tenuta, Letizia, Lupatelli - Humanos, 2015
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<![CDATA[À la dérive - Xavier Coste]]>Thu, 23 Apr 2015 11:05:16 GMThttp://unecaseenmoins.weebly.com/nos-lectures/a-la-derive-xavier-coste

Rédacteur : Phil.B
Photo© Xavier Coste - Casterman, 2015
"À la dérive" vous a le goût de touts les bons récits de casses organisés, dans le genre Les professionnels, Ocean's Eleven ou The Ladykillers. À la différence près que celui-ci se déroule à Paris en 1910, en pleine crue centennale de la Seine. 

Américain à Paris, marié à Agatha, Eddie est criblé de dettes de jeu. Persuadé qu'un coup est à faire dans un Paris chamboulé par l'inondation monumentale qu'elle subissait, avec bâtiments fragilisés et policiers surchargés de travail, il choisit la grande banque American Express pour réaliser son cambriolage. Après avoir longuement convaincu sa femme, et s'être adjoint le concours de professionnels, il est temps d'agir. Evidemment le coup foire lamentablement, un des gars se fait pincer, et balance le reste de la clique.

Xavier Coste, seul aux manettes, a eu cette idée de génie de placer son action en pleine crue de 1910, et cela change tout ! Les paysages d'abord : ses grandes vignettes du Paris immergé sont de toute beauté, et s'apparentent à de véritables peintures à la gouache. L'ambiance s'en retrouve toute modifiée et nos casseurs à la petite semaine sont confrontés à un environnement hostile dès le départ, malgré son charme indéniable et paradoxal. 

Nous relevons un découpage très efficace et une mise en page, enluminures, forme des vignettes... empruntant à certains codes Steam Punk de la révolution industrielle. Tout cela joue à créer une identité très forte et par conséquent un attachement immédiat de la part du lecteur, qui n'en perd pas une miette et assiste avec passion à ce qui vire peu à peu au mélodrame.

"À la dérive" constitue un bien bel album que les éditions Casterman ont, de surcroît, particulièrement soigné. À recommander.

Photo
© Xavier Coste - Casterman, 2015
Photo
© Xavier Coste - Casterman, 2015
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<![CDATA["Les promeneurs sous la lune" de Zidrou et Mai Egurza]]>Sun, 19 Apr 2015 16:55:50 GMThttp://unecaseenmoins.weebly.com/nos-lectures/les-promeneurs-sous-la-lune-de-zidrou-et-mai-egurza

Rédacteur : Phil.B
Photo© Zidrou/Mai Egurza - Rue de Sèvres, 2015
Napoléon est un ex-flic, et Linh est une jeune blanchisseuse d'origine chinoise. Ces deux-là se sont rencontrés... en dormant. 

Zidrou nous a habitué à des scénarios légers, sensibles, parfois déchirants ("Le montreur d'Histoires" avec Raphaël Beuchot, à lire d'urgence) et cette nouveauté de début 2015 ne déçoit pas. Cette jolie histoire, celle de la rencontre improbable de deux somnambules qui n'arrêtent pas de se retrouver dans le même lit en se réveillant, sans savoir comment, est bourrée d'humour, de tendresse, de poésie, d'humanité et d'un chouia d'extrapolation scientifique (appellerait-on cela "science fiction" ?). Zidrou imagine une épidémie "effroyable" où une seconde vie dans la ville s'écoulerait tranquillement de nuit, sur les toits. 

Au dessin, l'espagnole Mai Egurza nous fait découvrir un trait tout en rondeurs gracieuses qui rendent les personnages immédiatement sympathiques et attachants. Ses couleurs pastel aussi, donnent une grande partie de son charme à l'ensemble. Car c'est l'adjectif qui convient le mieux à cet album atypique, intrigant, mais léger et sans prétention : il est charmant.

Pour en savoir plus : voici le site des éditions Rue de Sèvres

Photo
© Zidrou/Mai Egurza - Rue de Sèvres, 2015
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<![CDATA["Petit-fils d'Algérie" de Joël Alessandra : 2 chroniques !]]>Fri, 17 Apr 2015 21:05:10 GMThttp://unecaseenmoins.weebly.com/nos-lectures/petit-fils-dalgerie-de-joel-alessandra-2-chroniques

Rédacteur : Phil.B
Quoi qu’il s’en défende (mollement), Joël Alessandra (auteur aquarello-bourlingueur) a toujours mis beaucoup de sa personne et de son histoire dans ses personnages de BD. Le héros dessinateur de « Escales en femmes inconnues », le Tom en mission culturelle à Djibouti dans « Fikrie », ou encore un autre Tom, prof d’arts plastiques parti pour une « Errance en Mer Rouge » de toute beauté, tous ont une forte dose d’Alessandra en eux, malgré la part romancée de ces œuvres de fiction. 

Avec « Petit-fils d’Algérie » (chez Casterman), Alessandra sort de la fiction. Habitué des carnets de voyage, il nous livre ici, sous forme de bande dessinée, son carnet le plus personnel, voire le plus intime. N’ayant eu que des traces orales de l’Histoire de sa famille, italiens immigrés en Algérie puis naturalisés et rapatriés en France avec les autres « pieds-noirs », Joël a, en 2014, décidé de sauter le pas et d’aller voir directement sur place, à Constantine, la trace que ses ancêtres, entrepreneurs et architectes renommés, ont laissée à la fois sur la ville et sur ses habitants. 

Joël est le premier surpris d’être accueilli « comme un Alessandra », et c’est pas rien ! Il visite les immeubles conçus et construits par son grand-père, un grand cinéma majestueux, un immeuble d’habitation, un hôpital… puis il est invité à visiter la grande maison où toute la famille, élargie à la famille de la nounou, habitait sereinement avant les événements. 

En fait de voyage, Joël Alessandra se contente cette fois de traverser la Méditerranée, mais c’est surtout un voyage temporel, avec sa part d’incertitude et de crainte sur ce qu’il va découvrir sur ses ancêtres dans un contexte (la guerre d’Algérie, les accords d’Évian, la « trahison » de De Gaulle) où les pieds-noirs ont été tout sauf chevaleresques envers les autochtones. 

Le lecteur, au milieu de tout cela, se sent pendant un moment un peu voyeur : les prénoms et noms de famille, les visages, les lieux, les faits sont réels à 100%… et ça ne nous regarde pas. Mais après quelques dizaines de pages, c’est la volonté d’en savoir plus qui prend le dessus, comme de se dire : « après tout, le gars Joël a publié ce bouquin, c’est qu’il veut nous raconter ça. Laissons-le faire ». Et on aurait tort de laisser le malaise se prolonger, rien que pour le délice visuel que représente cet épais album où l’auteur nous gratifie des aquarelles dont il a le secret et dont on ne se lasse jamais (bien qu’elles eussent mérité un peu plus de luminosité à l’impression). La narration également est particulièrement soignée, en grande partie en voix off très bien écrite, et on y sent, comme il se doit, une implication et une sensibilité à un degré supérieur. 

Pédagogiquement, on a droit à quelques passages historiques qui n’échappent pas à quelques clichés (voix off, couleurs marron-sépia) et pour lesquels il faut être particulièrement réceptif. Pour autant, rien n’est innocent ni gratuit, et tout converge vers l’auteur, sa famille, et la quête de ses racines.

Quand il referme ce bouquin, le lecteur se sent moins bête qu’avant, mais surtout flatté d’avoir été invité à voyager en compagnie de l’auteur sur les traces de ses ancêtres.
Photo
© J. Alessandra - Casterman, 2015
Photo
© J. Alessandra - Casterman, 2015

Rédacteur : Philippe Cirta
Moi aussi je suis un petit-fils d’Algérie, et plutôt un fils d’Algérie car j’y suis né en 1961 quelques mois avant l’exode des pieds noirs sommés de choisir entre « la valise ou le cercueil ». Je suis même né à Constantine, la ville dans laquelle Joël Alessandra essaye de retrouver les traces de son passé familial. Vous comprendrez donc que j’ai été particulièrement impatient de découvrir un album dont le sujet me touche tant.

Précisons au préalable que cette histoire complète (un "one shot" en bon francaoui - pardon : en bon français) nous est livrée par Casterman en un bel album d’un format un peu plus petit que la moyenne. La couverture est très soignée, particulièrement bien réussie à mon goût.

Alors « Petit-fils d’Algérie » c’est quoi ? Eh bien Joël Alessandra, fils de pieds noirs, né à Marseille, a enfin l’occasion de réaliser un vieux rêve : partir à la découverte de Constantine, cette grande ville de l’est algérien, berceau de sa famille. Il va pouvoir mettre ses pas dans ceux de ses parents, grands-parents, oncles et tantes… et tenter de retrouver les lieux où ils ont vécu, voir de ses yeux ces endroits dont il a tant entendu parler mais qu’il ne connaît pas. Il va même essayer de trouver réponse à une question bien dérangeante.

L’émotion a été au rendez-vous, c’est évident. L’auteur nous la fait partager au gré de ses marches dans les rues de Constantine, des découvertes et des rencontres marquantes. Il nous entraîne dans le dédale des ruelles, flâne dans les places et les souks, découvre les monuments anciens ou récents, il retrouve les immeubles bâtis par sa famille et remarque par moment la quasi-inexistence des femmes dans la société algérienne… 

Quant à la situation ubuesque de l’ancien cinéma ABC, qu’en dire si ce n’est qu’elle pourrait parfaitement se situer en France, tant notre société moderne et évoluée adore elle aussi les imbroglios administratifs !

Nulle trace d’aventure dans le récit de Joël Alessandra mais on ne s’ennuie pas pour autant. Il y a du rythme, oriental certes, mais on avance à bon pas dans un mélange de passé et de présent, on partage les surprises et les joies de l’auteur, on apprécie comme lui les rencontres espérées ou inattendues. Et nous partageons son soulagement quand il obtient la réponse à la question qui le préoccupe tant. Nous découvrons l’histoire de sa famille d’origine sicilienne, et les efforts immenses consentis par ses aïeux pour faire leur place dans cette société en construction qu’était l’Algérie des années 1860. 

Cette histoire très personnelle pourrait presque dérouter ceux qui s’attendent à un ouvrage plus axé sur l’histoire générale des pieds noirs, de Constantine ou d’ailleurs. Ce n’est pas le propos de l’auteur. On trouve certes quelques rappels historiques mais ils sont rapides, ils ne s’engagent pas et ne pèsent pas sur le récit qui reste la recherche personnelle d’un homme sur ses racines.

Avouons-le, beaucoup de chaleur humaine se dégage de l’album, le regard de l’auteur sur la Constantine d’aujourd’hui est fait de curiosité et de douce tolérance, avec une touche de candeur peut-être. Cela fait mouche et il est fort agréable de partager les émotions de Joël Alessandra, même celles qu’il éprouve devant un bon couscous dont on ne saura pas s’il était épicé ou pas !

Le scénario se déroule comme un carnet de voyage, ponctué des pensées personnelles de l’auteur et de ses interrogations sur son passé familial. Des morceaux d’Histoire et de contes orientaux surgissent par moments, ainsi que quelques évocations musicales : le temps des yéyés dans une boîte de nuit improvisée dans une cave, le malouf, Enrico Macias… La nostalgie est là, mais jamais envahissante ni pleurnicharde.

Que dire du dessin si particulier de Joël Alessandra ? L’imprécision toute relative de son trait peut déranger, mais conjugué à son traitement si spécial des couleurs, le résultat est là, l’ambiance de l’histoire est créée, le récit passe, sacrément bien, et les émotions ressortent. Quelques grandes, voire très grandes, cases nous font découvrir les paysages grandioses du constantinois, éclaboussés de ciel bleu et de soleil. 

Pour revenir sur les couleurs, rappelons encore que Joël Alessandra est un aquarelliste. C’est un art difficile dans lequel il excelle, il nous l’a maintes fois prouvé avec ses carnets de voyage africains et avec ce magnifique album qu’est « Errance en Mer Rouge ». Histoire de trouver quelques défauts, signalons que le choix des tons peut parfois dérouter. 

Vous connaissez tout à présent de mes impressions sur ce nouvel ouvrage atypique de Joël Alessandra, évocation talentueuse de ce voyage initiatique vers la terre des ancêtres dont beaucoup de petit-fils d’Algérie rêvent, même sans vouloir se l’avouer. Les lecteurs de BD trouveront dans ces pages une belle histoire « à la Alessandra » mêlant adroitement un récit de voyage, de découverte d’un ailleurs si différent mais si proche, et une illustration tellement particulière et si adaptée au propos.

Ce que je peux affirmer en terminant cette chronique, Monsieur Alessandra, c’est que votre « quête » m’a touché, vraiment. Sa traduction graphique est réussie et a tout pour séduire, les pieds noirs et les pieds… blancs, gris, verts…

Photo
© J. Alessandra - Casterman, 2015
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